Dans leur sagesse, les constitutionnalistes de 1987 ont cru pouvoir faire échec à l’inclination autocratique innée du président de la République dans un partage balancé du pouvoir entre celui-ci et son Premier ministre (PM). Cependant, l’idéal constitutionnel va se heurter à la réalité politique qu’impose la cohabitation du président et de son PM, constitutionnellement chef réel du gouvernement, dans un pays qui n’a ni la tradition démocratique ni le respect de la charte fondamentale. Et toute réalité politique dépend des enjeux de la conjoncture et de la culture politique qui façonnent les interactions et tractations politiciennes. En Haïti, il s’agit de la culture univoque du putsch ou du « ôte-toi que je m’y mette ». Cependant, l’arme de prédilection, l’armée, désormais absente, il faut alors que les nouveaux putschistes lui substituent un instrument aussi efficace.
L’apprentissage de la démocratie
Doté d’un régime parlementaire-présidentiel dans lequel la performance de l’Exécutif est évaluée par le Législatif, Haïti possède, en théorie, une formule idéale qui nécessite une collaboration étroite entre ces deux branches de gouvernement. Tout Exécutif responsable devrait, en principe, œuvrer pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixés dans son programme de gouvernement, faute de quoi il est passible de sanctions allant jusqu’au renvoi de ministres ou du gouvernement dans son ensemble. Évidemment, il s’agit ici de sénateurs hautement imbus du telos (d’Aristote) du législatif, c’est-à-dire de sa finalité pour la « bonne vie », « the good life », ou comme le disent les Costaricains, « pura vida ».
En mal de légitimité, ayant été catapultés au sénat par des tractations politiciennes au détriment de la volonté populaire, les nouveaux sénateurs-interpellateurs de la majorité fabriquée ne sont redevables qu’envers leur bienfaiteur, le chef de leur tribu. Que peut-on espérer de ces joueurs de pipeau sinon que le mercenariat orchestrée selon la partition du maestro-coordonateur de leur parti, JEA, atteint de « présidentite aigüe » selon l’expression de Raymond Philoctète ?
En effet, initiant leur pouvoir avec fracas, cette bande novice de Lespwa interpelle la PM et lui donne en même temps son carnet dans les médias, violant ainsi la procédure requise en la circonstance. Dans sa réponse adressée au président du Sénat, Michèle Duvivier Pierre-Louis leur inflige leur première leçon avant de comparaître dans leur galère : « …au lieu d’indiquer les motifs de leur initiative, [les sénateurs-interpellateurs] se sont oubliés à formuler, de préférence les conclusions de la dite séance d’interpellation. Le jugement est d’ores et déjà, sans aucun débat public, sans aucune appréciation préalable et publique : « incohérence et inefficacité de la politique générale du gouvernement. »
C’est le cas de dire après le poète : « Ils sont encore à l’âge où les enfants saccagent. Rien de grand, rien de pur…» Le nouveau joujou qu’est l’interpellation démocratique confère tellement d’emprise de la majorité parlementaire sur l’Exécutif, que ne pas adhérer au protocole de circonstance n’est d’aucune importance. Double objectif : humiliation et renversement !
Pura vida made in Marmelade
Fort de cette majorité à la gâchette rapide, René Préval va renforcer son pouvoir et permettre à son dauphin, Jacques Edouard Alexis (JEA), de prendre la relève en s’assurant un contrôle de toutes les avenues du pouvoir. Ainsi, s’assure-t-il une retraite paisible et confortable à Marmelade.
Une structure républicaine de gouvernement, sans la culture pour l’animer et la faire fonctionner selon les normes démocratiques, opèrera toujours avec la culture politique traditionnelle du milieu. Culture où l’homme fort demeure le chef de l’État, qui représente l’alpha et l’oméga de tout pouvoir, des faveurs, et de sa tribu.
Le président Préval n’a jusqu’ici démontré ni la volonté de se défaire de ce genre de culture ni la capacité de collaborer avec une PM apparemment farouchement indépendante. En l’absence d’une telle volonté politique, le régime parlementaire haïtien devient par essence un régime présidentiel.
La dynamique de corruption
La Minustah est censée assurer la stabilité d’Haïti. Cependant, voilà que sous son contrôle, des fraudes aux urnes viennent de livrer une majorité au grand corps à Lespwa de JEA. Pourquoi ce laxisme de l’Onu ?
La corruption battrait son plein au sièges des Nations unies et dans la Minustah. Selon une dépêche de l’AFP, « L’Onu enquête sur des allégations de fraude et de mauvaise gestion en matière d’acquisitions concernant ses opérations de maintien de la paix en République démocratique du Congo (RDC) et en Haïti… » Des représentants de l’Onu au pays seraient-ils corrompus à tel point que leurs malversations et collusions malveillantes renforceraient-elles le pouvoir de Lespwa au détriment du processus démocratique ? L’Onu accepte tout simplement le verdict des urnes qui crient F-R-A-U-D-E, trop occupée qu’elle est de justifier sa présence au pays.
La nouvelle armée
Incapable de renvoyer le sénat comme il l’avait fait et gouverné par décrets lors de son premier mandat, le président Préval découvre et utilise une formule démocratique suite aux sénatoriales partielles fabriquées de 2009 : nouvelle majorité, nouveau Premier ministre. Le laxisme de l’Onu et sa horde d’officiels corrompus ont grandement facilité ce tour de force. Le cynisme du président fait primer ses intérêts personnels sur le bien commun.
Le caudillo dont la coexistence avec la PM Pierre-Louis souffrait d’un malaise évident se lave aujourd’hui les mains. La secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton l’appela le weekend dernier pour l’encourager à sauver le gouvernement dont elle appuie le chef. Cependant, il avoue n’avoir aucun contrôle des sénateurs de son parti. En tant que chef de parti ?
Préval invente ainsi la nouvelle formule du putsch à l’haïtienne : élections truquées, majorité acquise, coup d’État. À quoi bon une armée dont le rôle principal a été de renverser les gouvernements ? Pourquoi renvoyer le Sénat quand on peut facilement s’octroyer la majorité au Grand Corps rien qu’en assaillant les urnes et en démotivé. Les nouveaux putschistes sont le caudillo et le coordonateur national de Lespwa. Bientôt renversée ou figurine, Pierre-Louis perdra le contrôle du pouvoir, à moins de pressions musclées des puissances en charge d’Haïti.