« L’unité d’action consiste, dans la comédie, en l’unité d’intrigue ». On peut dire qu’en Haïti, au pays des Comédiens de Graham Green, cette pensée de Corneille est plus que jamais de mise depuis la création de la nouvelle plateforme présidentielle dénommée Unité.
La ruée de candidats, partis politiques, parlementaires et autres personnages étranges vers ledit parti pour s’assurer une place aux prochaines élections législatives partielles en dit long sur la société haïtienne d’aujourd’hui. Pour le politologue Auguste Desmesard, la création de ce parti politique ne « constitue qu’un paravent qui cache l’enjeu d’un projet de société par un petit groupe qui va utiliser cette plateforme à travers les élections pour imposer une vision commune à laquelle la société n’adhère pas », a-t-il déclaré le 2 décembre dernier au micro de Wendell Théodore de Radio Métropole. Pour le politologue, la ruée de candidats vers l’Unité démontre qu’en Haïti, «la société est basée sur le leurre, la vilénie, la traîtrise et la luxure », s’est-il indigné en appelant tous les secteurs à se ressaisir et à se mobiliser pour faire barrage « aux relents d’une pensée unique qui précède toujours la dictature ».« Aujourd’hui, il faut absolument faire front en définissant quelle société nous souhaitons avoir pour les trente prochaines années », a-t-il conclu.
De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer les dernières manœuvres du Conseil électoral provisoire (CEP). Pour le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), « certains groupements politiques ont bénéficié de traitement de faveur alors que d’autres sont purement écartés du processus électoral, sans aucune justification»(1), indique un communiqué daté du 1er décembre 2009. Même préoccupation du côté de la Commission épiscopale nationale Justice et Paix (Jilap) de l’Église catholique qui dénonce une mainmise d’un secteur sur l’appareil politique et l’absence de transparence dans les élections. « Des signes inquiétants montrent qu’il y a des forces au travail qui veulent faire main basse sur le pouvoir politique, mais sans projet et sans avenir. La population comprend et ne fait pas confiance à la politique et aux politiciens, comme cela est apparu clairement au cours des dernières élections sénatoriales », souligne la Commission dans son message à l’occasion de son assemblée générale annuelle.(2) Sortant de son long silence, Rosny Smarth, l’ex-Premier ministre du président René Préval, a assimilé l’Unité à un « cyclone politique », en pointant aussi du doigt son ancien camarade de combat Paul Denis, actuel ministre de la Justice, d’être le principal maître d’œuvre du dispositif de démolition des organisations politiques et du recrutement massif de militants d’autres partis.(3) Il a aussi a remis en cause l’indépendance et la neutralité du président du CEP, Gaillot Dorsinvil, en annonçant qu’il appartiendrait à Moreno, une organisation régionale membre de l’Unité, la nouvelle plateforme présidentielle.
À observer le triste tableau qui se profile à l’horizon de 2010, peut-on espérer voir se réaliser la pensée d’Antonin Artaud qui veut que l’histoire des peuples soit l’histoire de la trahison de l’unité ?
Contradictions ou complicité de la Communauté internationale ?
On l’a souvent dit : la Communauté internationale ne constitue pas un bloc monolithique dans sa « gestion » du dossier haïtien. Toutefois, tout observateur politique peut facilement noter « le silence coupable et complice », de certains acteurs importants de ladite Communauté, comme l’a indiqué le politologue Auguste Desmesard. En effet, les ambassadeurs des pays dits amis d’Haïti se gardent de faire des déclarations concernant les velléités présidentielles d’instaurer un pouvoir personnel sans bornes à travers son nouveau parti politique Unité.
Quant aux Nations unies, alors que son émissaire spécial en Haïti, l’ex-président américain Bill Clinton, ne s’est plus exprimé sur la question haïtienne depuis la chute du gouvernement de Mme Duvivier Pierre-Louis, deux déclarations contradictoires émanant de cette institution internationale ont été remarquées. D’abord, celle de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) qui, dans un communiqué daté du 27 novembre, prône un « esprit d’équité, d’ouverture et de transparence » dans la gestion du processus des élections législatives, prévues pour février et mars 2010. Cette déclaration de la Minustah a été faite 24 heures après le rejet par le Conseil électoral provisoire (CEP) de l’inscription de 16 des 69 partis qui ont souhaité prendre part aux élections, dont la Famille Lavalas de l’ex-président Jean Bertrand Aristide. Elle a aussi appelé les acteurs concernés «à éviter toute décision susceptible de créer la perception d’un traitement inégal ou injuste à l’égard de certains partis ou candidats ». Or, 48h après, l’expert indépendant des Nations unies sur la situation des droits de l’homme en Haïti, Michel Forst, prenait le contrepied du communiqué de la Minustah en appuyant le CEP : « Le mandat qui a été confié au CEP n’est pas un mandat d’exclusion, mais un mandat de reconnaissance et d’inclusion. Il a pris sa décision de manière souveraine, en choisissant, sur la base des documents qui ont été fournis, les partis politiques qui étaient admis à concourir »,(4) a-t-il affirmé. Tout en déclarant que les contestations contre le CEP n’étaient basées que sur des « rumeurs », il a conclu en avançant : « Je n’ai pas observé autre chose qu’un fonctionnement légitime du Conseil électoral provisoire. C’est pourquoi je me rallie à la décision qui a été prise par le CEP.» Trois « messagers » des Nations Unies, trois positions différentes. La Communauté internationale soutient-elle le projet du président Préval visant à liquider les acquis démocratiques consécutifs au 7 février 1986 ? Comme dit le proverbe créole, « ce n’est pas parce que le cabri fait des crottes comme des pilules qu’il est pharmacien ». Aux Haïtiens de savoir s’ils accepteront une fois de plus d’avaler la pilule amère sans la mâcher…
Montréal, le 3 décembre 2009.
1-Alterpresse, Traitement de faveur » de certains groupements politiques par le CEP, selon le RNDDH, 2 décembre 2009.
2-Alterpresse, Le non respect des droits fondamentaux, y compris électoraux, préoccupe Jilap, 2 décembre 2009.
3-Radio Kiskeya, Le président du CEP serait membre d’une composante de Inite, selon Rosny Smarth, 1er décembre 2009.
4-Compte redu de la conférence de presse de Michel Forst par la MINUSTAH, le 30 novembre 2009.