« L’acte est vierge, même répété » (Henri Michaux in Exorcismes)
Il n’y a pas lieu de lire les rares bilans de l’année qui s’est achevée pour se rendre compte de la lassitude des esprits et de la morosité des cœurs. Et comme toute fin de siècle, cette fin de décade est pareille à celle qui arrive. Rien n’a changé et rien n’augure que cela va aller mieux. Malgré les traditionnels vœux échangés, malgré les souhaits disons plutôt vœux pieux -, exprimés, tout concourt à maintenir le paysage haïtien dans le même état d’arriération que l’on connaît.
Les termes omis du «bilan»
Oyez plutôt le président de la république, en ce premier janvier 2010, annoncer la relance de la production nationale par la distribution d’outils agricoles (houe, pioches, machettes, tracteurs etc..). Avec l’aide la FAO, le chef de l’État établit la liste des « faveurs » concédées durant l’année écoulée. Car comment peut-on qualifier de tels propos, quand plus de la moitie de la population vivant en milieu rural, et dont la structure sociale et culturelle dépend des activités quoique faibles, de la terre ? Oui, en 2010, à douze mois de la fin de son deuxième mandat, le chef de l’État, nous re-lance dans une réforme agraire dont les traits d’arriération ne s’expliquent que par le fait qu’il s’adresse à un auditoire rendu atone et impuissant à réagir. Il y a moins d’un mois, c’était le cri d’alarme repris et relayé à Copenhague, concernant la catastrophe écologique que connaît le pays. A-t-on déjà rangé les chiffres au placard ? Les dernières informations sur la situation environnementale haïtienne font état des déficits graves, sur la couverture végétale disponible, en termes de terres en pente capables de retenir les eaux de surface, qui vont alimenter nos cours d’eau. La superficie disponible de terres arables et cultivables est en pleine décroissance ; et le cycle vicieux du déboisement, de l’érosion, suivi des pluies dévastatrices, ne ménage guère les sols abrupts, en particulier. La décapitalisation du secteur paysan est de plus en plus inquiétante. Les indicateurs pour l’apprécier doivent être déduits à partir des incidences sur la migration vers la république voisine et vers les autres pays de la Caraïbe, et le flux de migrants constamment rapatrié par les gardes-côtes américains, comme ceux refoulés par les militaires dominicains postés à la frontière. Donc, le capital [humain] le plus précieux se fait de moins en moins disponible. À cela, il faut ajouter le faible rendement par habitant et par hectare, dû au manque d’intrants, au déficit protéinocalorique dans l’alimentation de base, à l’absence de formation et d’information, vu le taux d’analphabétisme élevé en milieu rural, et, enfin, aux déficiences du capital foncier régulier. En d’autres termes, de telles insuffisances pour une politique agricole sérieuse déterminent les niveaux de privation observés dans la consommation locale ; elles limitent les efforts d’une exportation rentable. Bilan : la sécurité alimentaire est menacée, comme le soulignent les récents articles de journaux. Les chiffres du président ne convainquent pas grand monde.
Les préoccupations qui demeurent
Césaire, le poète, rappelait, à propos des séquelles laissées par l’esclavage, que l’embouchure était à la mesure de la déchirure. On ne saurait mieux dire. Telle nous semble être la portée métaphorique de la débâcle de ces vingt dernières années. Les mesures à engager doivent épouser une telle magnitude. Par conséquent, à quand la fin de l’agriculture de subsistance pour parer au coût exorbitant des produits de base dans l’alimentation journalière ? Ils sont aujourd’hui d’importation directe ? Quels sont les secteurs compétitifs de production agroalimentaire, ainsi que les pôles à encourager? Quels sont les services sociaux de base disponibles ou accessibles à cette fraction active de la population ? À quand la fin des quotas de faveur ou des politiques préférentielles au rabais, pour pallier le déficit de volumes que connaît l’exportation agro-industrielle rachitique haïtienne ? Comment atténuer les impondérables de vulnérabilité climatique ou cyclonique par la planification des stocks de réserve à l’échelle régionale ou nationale ? Qu’en est-il des infrastructures routières, énergétiques, aéroportuaires, et maritimes. Comment circule t-on à l’intérieur des 27 000 km carrés, et dans quelles conditions fait-on transiter les biens et produits sur le territoire national ? Autant de préoccupations qui pour l’instant font défaut, mais qui se révèlent d’importance comme critères ou indices pour la création d’emplois, la stabilité économique et un climat propice aux investissements.
Toutefois, malgré les précédents historiques qui ont marqué les deux mandats du président Préval, malgré sa proverbiale attitude « tranquille » à toute épreuve, notre insistance à soulever des questions plus qu’évidentes est un refus net et catégorique des palliatifs, encore moins celui de concéder que les béquilles de l’assistanat multilatéral ou ONGiste soient les leviers uniques du développement socio-économique. Plus que jamais, l’avenir inquiète, et plus que jamais, il nous faut résister à l’usure.