mardi 7 septembre 2010
   
         
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12/17/2009

 

 
Société
Haïti : carnet de notes…

Durant dix ans, j’ai parcouru plusieurs mois par an la terre haïtienne, édité deux ouvrages de photographies (« Haïti... un autre regard » et « Haïti, lumières... ») et exposé en France et à l’étranger.
Pendant deux ans, ailleurs en reportage, j’ai pris un peu de loin, en Sibérie, aux États-Unis, à Paris aussi, neuf mois dans un hôpital pédiatrique où tout tourne autour de l’enfant, son bien-être et sa guérison.
Plus forte de mon expérience et plus déterminée que jamais à traquer la lumière haïtienne pour la mettre en valeur et la faire haut briller, je suis revenue réaliser un documentaire sur des femmes, l’histoire racontée de tout près de quatre d’entre elles... dont je vais garder encore un peu le secret, pour mieux, dans quelques temps, le révéler.
Pour présenter mon projet et commencer à filmer, j’ai passé une semaine, une petite semaine de sept jours qui se sont remplis de la vie d’ici, la vie, oui, la VIE.
J’ouvre avec plaisir quelques lignes de mes carnets de notes...
Je l’ai vu, senti, il a frôlé ma peau, est descendu le long de mon échine jusqu’à remonter vers ma raison, explosant à mes oreilles.
Je l’ai vu, senti, il a frôlé ma peau à chaque rencontre que j’ai faite, ici ou là.
Durant toutes mes années de maraudes haïtiennes, dans le fin cœur du pays, j’étais allée le traquer, le dénicher, entre les fatras, dans les cœurs fatigués et inquiets d’aujourd’hui et de demain, les mains tendues vers le ciel, les ports de tête dignes et droits malgré, malgré.
Moi qui m’apprêtais à repartir le chercher là où toujours je supposais le voir se terrer, il m’a saisie dès l’arrivée, piquée au vif et laissée sans voix, de pied ferme.
Là, il m’attendait.
Il m’a conduite vers Lundad, la marchande du Sud et ses 25 printemps qui s’allument à chaque mot qu’elle prononce pour raconter comment depuis timoun, elle a commencé à acheter pour les revendre des tablettes jiriri, des surettes, puis avec les bénéfices, acheter plus et vendre plus.
Petit à petit, les années passant, recevant des conseils de sa mère et lui prêtant même de l’argent, elle s’est diversifiée dans ses activités.
À la spéculation, elle a ajouté la production, du petit mil, du maïs, et maintenant, elle a acquis un cheptel de bovins qu’elle amène à maturité pour produire du lait la prochaine année.
Les mots de Lundad claquent dans le soir qui, sur nous, vient faire tomber son étole. « J’ai mes mains, mes idées, je pense à quelque chose et je fais, sans argent, c’est faire qui compte, réaliser, entraîner les autres avec moi et l’argent vient, naturellement, arrive, de manière juste. »
Si tu attends tu es mort oui, tu es mort. Ou ap mouri oui, mouri.
C’est tout son corps qui se penche vers moi quand elle m’explique qu’elle prend et donne ; un homme lui a montré l’exemple et en retour, ses réalisations à elle servent de preuves.
Nul besoin de mots ; ce pays en souffre trop, pas besoin pale ou ka fè.
Durant une heure, elle raconte et m’emmène à sa course, dans sa zone dont je tairai le nom – vous verrez les images bientôt. Nous partons là où tout est possible, où la vie est rude, mais atteste d’un demain possible, pas loin devant, dans l’ombre et le brouillard, mais là, sous la main, à portée du regard.
La nuit est là, couchée, dans le presque noir, Lundad écrit sur mon carnet un poème dont elle est l’auteur, trois pages y passent, je filme, laisse couler le temps qui se roule dans les phrases, les déhanchés de sa plume, vive, alerte, sûre.
Plus de lumière, qu’importe, du bruit maintenant autour, qu’importe, seul compte l’instant suspendu, tendu.
Quelques instants après, elle est sous la lumière d’un couloir extérieur, me « rapant » son texte pleine face caméra, son corps fauve s’élève et s’abaisse au rythme des mots. Sa respire est ample, puissante, à fleur de sang.
Tout y passe, la jeunesse, la politique, la rudesse de la vie d’ici, la révolte et le combat pour pas mouri, le travail, avec la tête et les mains.
Ma caméra, comme depuis le début de notre rencontre, n’existe pas pour elle, elle sait où je suis et viens m’y chercher, transfusant son énergie à tout ce qui l’entoure. Mwen sezi oui.
Un autre soir, deux jours après, décembre souffle son air chaud et émousse les feuilles des véritables. M., une autre femme, loin de Lundad dans l’échelle sociale, mais si près d’elle dans la réussite, l’énergie, la lutte pour une vie digne et droite.
Avec elle, je pars quelque part dans le Sud au dedans du pays, au cœur d’une association de femmes. Elle m’en raconte la création, les participantes, les manifestations organisées, les réalisations concrètes, l’optimisation des ressources, l’intégration de l’environnement, la dynamisation de l’entourage.
Raconter tout cela la galvanise et l’enchante. Son enthousiasme coule comme le clair filet d’une source fraîche. Haïti en vie. Tellement oui.
Là encore, faire, avec ce que l’on a.
Y croire, dur comme le charbon.
La ressemblance avec Lundad me cueille, les méthodes mises en oeuvre sont les mêmes dans les principes de réalisation. Les idées, les mains, l’union des forces et des compétences, la force d’y croire, la rage d’y parvenir coûte que coûte.
La salle est sombre, et la flamme des baleines fait danser les ombres. Le temps s’étire, se pose et s’effiloche. M. plonge son regard droit dans le mien, et ses mots, puissants, bas dans les tons, scalpent le silence : Je ne quitterai pas le pays, tu m’entends, jamais je ne quitterai ce pays, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour le voir remonter et y participer.
Cette femme , qui pourrait sans problème vivre aux États-Unis, en France ou au Canada, a fait le choix de rester, s’absente d’Haïti lorsque son travail le nécessite, rarement plus de quinze jours, mais toujours y revient, même si le retour fait mal, au corps et à l’âme, l’énergie, une fois rentrée, revenue au centre de soi, fait vivre et kenbe fèm, rèd.
Le lendemain matin, la neige a pris Paris, bien loin d’ici.
Michèle, à côté de moi, me raconte comment elle a réalisé son rêve, en quelques années, un rêve concrétisé, parti de rien, d’un rêve !
L’entreprise ne fut ni aisée ni de tout repos, le rêve presque tari, faute de trouver de l’eau sur le terrain pour œuvrer plus avant.
Pour mieux me raconter le moment où tout a basculé, Michèle se lève comme un cabri, et le théâtre haïtien se met en place devant mes yeux ; tout en elle participe au récit, les mains, les pieds, le corps, les yeux. Le créole se faufile entre le français et les éclats de rire.
Sa voix monte haut dans les aigus avant de redescendre là, dans le ventre et le dur de la terre d’Haïti qui érode les corps et les âmes et les esprits, met à genoux souvent mais de laquelle combien, comme elle, se relèvent plus forts et plus déterminés.
Cette femme, comme les autres avant elle rencontrées, déroule, par le récit, l’ouvrage que je suis venue filmer ici.
Alors que j’écris, ma plume gigote sur les lignes, elles déboulent dans ma tête, toutes venues à mon invitation, ne formant qu’une seule et même force, Lundad et sa puissance, M. et sa profonde détermination, Michèle et son énergie de vivre.
Leurs sourires s’entremêlent à leurs souffrances et me poussent à l’écriture, à l’hommage.
Puis, pour compléter l’ensemble, arrive le souvenir des autres femmes croisées durant mes journées haïtiennes d’avant Noël, Anaïse, Nathalie, Pascale, Johanne, des femmes qui, au jour le jour, tricotent leur rêve devenu réalité, l’arrose, le taille, le soigne aussi après que la tempête eut fait rage et parfois détruit de gros morceaux mais pas l’essentiel, la vie elle-même.
Contre mon cœur, je les emmène avec moi vers la nouvelle année avant de revenir filmer.
Il m’attendait à mon retour au pays.
Il m’a précédée, aiguillée dans mes rencontres, imposé sa présence constante et indéniable.
Il est venu me chercher et je vais maintenant le suivre après l’avoir chassé, traqué.
Mais qui donc ?
De qui parlons-nous depuis le début de ces lignes ?
Qui se cache derrière tout cela et orchestre son apparition, se laissant désirer avant d’apparaître au grand jour dans ces lignes ?
Lespwa, l’espoir oui, lespwa, celui que l’on n’espérait plus
est bien là, à portée de regard pour peu qu’on accepte de lui ouvrir sa porte car il y cogne fort.
Et si d’aventure vous douteriez de mes propos ou les jugeriez
trop enthousiastes, je vais partir le filmer, dans les semaines
et les mois qui viennent, il nous attend, comme personnage principal.
Cette fois, lui, nous guidera.

Par Katherine-Marie Pagé (collaboration spéciale)
mardi 12 janvier 2010

 
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