Le théâtre occidental est profondément un art de la re-présentation qui exige un texte adapté ou une pièce théâtrale où vont intervenir metteur en scène et acteurs dans un patient et rigoureux travail d’interprétation. Il revient au metteur en scène d’accomplir la grande part de l’interprétation. Sa tâche relève de la sensibilité, de l’émotion et de l’intelligence. Un grand metteur en scène est un fin lecteur. Il doit pouvoir lire le texte qu’il met en scène, plonger dans son soubassement pour en explorer, en palper tous les sens possibles. Sa mise en scène consiste à partager avec les spectateurs une lecture du texte théâtral parmi d’autres possibles. Donc le metteur en scène est aussi l’auteur du texte qui devient une œuvre collective à laquelle prennent part acteurs, techniciens et public.
Si le metteur en scène est important dans le fonctionnement des sens du texte, l’acteur est fondamental dans la représentation, car c’est à lui de transmettre sur la scène, au public le sens privilégié par sa voix, sa gestuelle, ses mouvements, son jeu et par ce qu’on pourrait appeler l’émotion esthétique. Pour émouvoir dans son personnage, il doit d’abord être ému par son personnage qui est un être vrai et fictif à la fois. Tout l’enjeu pour l’acteur c’est la gestion de cette « illusion comique »
On arrive déjà aux composantes du théâtre : auteur, metteur en scène, acteurs, techniciens, scène qui sont très insuffisantes dans le nouveau théâtre haïtien. Le premier problème auquel est confronté le nouveau théâtre, c’est un grand manque de textes haïtiens. Pourtant, on sait que depuis les origines de la littérature haïtienne jusqu’à aujourd’hui, de nombreux écrivains, poètes, romanciers ont écrit pour le théâtre. Mais ces textes sont très peu accessibles. Certains n’ont pas été publiés, d’autres jamais réédités. Il est très difficile de trouver les pièces de théâtre de Franck Fouché, de Félix Morisseau-Leroy, de Jean-Claude Martineau, de Michel Philippe Lerebours ou celles de Paulette-Poujol Oriol. Le théâtre de Syto Cavé et de Frankétienne, deux auteurs majeurs continuant à produire, n’est pas moins inaccessible pour les mêmes raisons que j’ai évoquées. La nouvelle génération d’écrivains privilégiant la poésie s’intéresse peu à l’écriture théâtrale. Guy Régis Junior qui écrit des textes de qualité mais pas encore publiés, est l’une des rares exceptions. Le théâtre comme l’ensemble de la littérature haïtienne souffre des problèmes d’éditions. Mais lui, ses maux ne s’arrêtent pas là, car il n’est pas seulement de la littérature. Il a surtout besoin d’espace, de corps, de voix, des feux de projecteurs...
En Haïti, il n’existe pas de salle de théâtre. Le seul espace se rapprochant d’une salle de théâtre est la Salle polyvalente de la Fokal. Mais assez petite, elle ne peut contenir que 80 spectateurs environ. Disposant de très peu de moyens matériels et techniques, ceux qui veulent faire des représentations ont d’énormes difficultés à adapter les salles qui sont pour la plupart des auditoriums, des salles de cinéma ou de classe, à leurs projets. En général, son et lumière sont de mauvaise qualité. Ajoutée à cette inadéquation des salles, une cruelle absence de techniciens de la scène : scénographe, directeur de plateau, ingénieur de son, régisseur, habilleuse, maquilleur... Le metteur en scène, pauvre de lui, est obligé de tout concevoir.
Faute d’école de théâtre, acteurs et metteurs en scène sont formés sur le tas dans des troupes matériellement très pauvres. Sauf un passionné de la culture, et un amoureux fou du théâtre : Daniel Marcelin a eu la grande audace de fonder une école de théâtre, Le Petit Conservatoire, qui, malgré toutes ses limites, a formé des jeunes qui sont aujourd’hui parmi les meilleurs acteurs de la nouvelle génération. Malgré tous les problèmes qu’on ne finirait pas d’énumérer, le nouveau théâtre haïtien montre une grande vitalité par les talents de plusieurs acteurs, de certains metteurs en scène explorant diverses formes théâtrales et l’engouement d’un public de plus en plus nombreux. En témoigne le festival Quatre chemins largement supporté et subventionné par la Fokal.