Les Haïtiens produisent énormément de livres. Pour l’édition de 2009 de Livres en folie, il y avait 1 548 de titres disponibles et 78 auteurs en signature. Paradoxe puisque comme on le sait, le taux d’analphabétisme demeure bien au-dessus de 50 %. Quels sont donc les enjeux et les conditions de cette création littéraire ?
Le faible pouvoir d’achat de la population haïtienne signifie que celui ou celle qui publie un livre, à ses propres frais ou avec le soutien d’un éditeur, n’est nullement assuré de le vendre de sitôt. Vendre plus d’une centaine d’exemplaires relève de l’exploit. C’est donc certain que ceux qui se lancent dans l’aventure de l’écriture ne le font pas pour devenir riches. Quelle motivation ont donc les « écrivains » haïtiens ?
Une hypothèse souvent citée est que tant d’Haïtiens se mettent à écrire en vue d’avoir une certaine visibilité sociale. Écrire et publier seraient une façon de se faire distinguer dans une société où l’on n’est pas toujours jugé selon ses mérites. Les arts restent l’un des rares domaines où l’on peut finir par se faire une place sans être issu d’une certaine catégorie sociale. J’ose penser que les raisons sont plus complexes que ça. Le domaine des lettres attire des jeunes quel que soit leur talent et quel que soit le peu de rémunération ou de gloire qu’ils peuvent en tirer.
Cette production fébrile ne concerne pas seulement la littérature, d’ailleurs, les jeunes se lancent aussi dans la musique, dans les arts plastiques. Cependant, puisque rien ou très peu est mis en place en soutien aux arts, la qualité tend vers la baisse, surtout en ce qui concerne la littérature. Ce qui n’est pas étonnant étant donné la dégradation généralisée du niveau d’éducation dans le pays. Le programme scolaire n’incite pas les jeunes à la lecture. Il faudrait donc plus de groupes de lecture, plus de bibliothèques pour combler certaines lacunes. Des ateliers d’écriture aussi.
L’absence quasi-totale de maisons d’éditions rend la situation encore plus difficile pour les jeunes intéressés par l’écriture. Souvent les textes sont publiés sans avoir été lus par autrui. Les livres publiés à compte d’auteur témoignent assez souvent d’un déficit de travail éditorial. En outre, une bonne maison d’éditions diffuse les livres qu’elle produit, aussi bien au niveau international que national et fait la promotion de ses auteurs. Ce qui n’est pas le cas des rares maisons haïtiennes qui existent. Avec comme résultat que souvent le lecteur du Cap ignore ce que fait l’écrivain des Cayes. L’écrivain des Gonaïves n’atteint pas forcément la lectrice de Jacmel. Et les lecteurs en dehors d’Haïti n’ont qu’un aperçu de la production abondante produite à l’intérieur du pays vu les faiblesses des réseaux de diffusion.
Heureusement que production littéraire n’entend pas seulement publication de livres. Plusieurs espaces de lectures et d’appréciation de textes littéraires existent dans le milieu haïtien. Autant de rencontres littéraires formelles et informelles organisées dans les bibliothèques de quartier, dans les espaces scolaires et universitaires. La production littéraire est une façon de faire entendre sa voix, de partager avec les autres. Ce besoin de partage persiste en dépit du manque de ressources. Et pour comble d’ironie, avec le taux de chômage actuel, devenir écrivain est parfois la seule carrière ouverte à un jeune.
On me dira de ne pas oublier la tradition littéraire haïtienne. Par le passé, Haïti a produit plusieurs écrivains précoces qui n’ont pas attendu d’avoir une formation particulière pour se lancer dans l’écriture, mais les conditions n’étaient pas les mêmes. Les écrivains émergeant à l’heure actuelle n’ont pas accès à une éducation de qualité. Justin Lhérisson, René Depestre, Jacques Roumain ont tous produit une œuvre étonnante très tôt, mais ils avaient bénéficié d’un système scolaire plus efficace et performant.
Il est devenu presque un lieu commun de dire que si Haïti est pauvre économiquement, elle est riche en créativité. Cependant, si rien n’est fait pour entretenir et cultiver cette richesse, elle aussi disparaîtra. Déjà, si l’on tient compte de la moyenne d’âge des écrivains haïtiens, on se rend compte de l’enjeu ! La majorité des auteurs haïtiens produisant régulièrement à l’heure actuelle ont cinquante ans ou plus. S’il y a énormément de jeunes qui écrivent, ils n’arrivent pas toujours à se faire publier et en règle générale, la valeur de ce qu’ils produisent laisse à désirer, étant donné les facteurs déjà cités. De ce fait, on est en droit de s’interroger sur la qualité de la littérature haïtienne des vingt, trente ou quarante prochaines années, si rien n’est fait pour redresser la situation. Évidemment, il y aura toujours des exceptions qui font démentir les règles, des talents extraordinaires qui se manifestent, des génies littéraires et fort heureusement d’ailleurs ! Mais l’urgence est de faire en sorte que la source de créativité haïtienne ne tarisse pas.