On parle de relance et de reconstruction. Avec « fissuré » aujourd’hui l’adjectif convient à toutaux amours branlantes : Kouman sa ye avèk entèl ?, A, renmen an yon ti jan fisure ; aux batteries de téléphone (Apa w pa rele m ! Telefòn mwen tonbe, batri a fisure) aux destins individuels, aux états d’âme (Kouman w ye ? A,tout andan m fisure !), « réplique », « camp », et quelques autres, « relance » et « reconstruction » font partie du vocabulaire courant de l’an I de l’après 12 janvier. Il y a des plans de reconstruction, des projets de relance. Cela fait les thèmes d’émissions radiophoniques. Cela fait des espoirs chez experts (compétents et incompétents, entrepreneurs honnêtes et malhonnêtes), institutions (efficaces et inefficaces),mais pas tant chez le gros de la population qui ne semble écouter tout cela que d’une oreille distraite, les pieds tâtant le sol pour savoir s’il est stable, et les yeux levés vers le ciel pour guetter la pluie.
Peut-être parce que le gros de la population se demande ce qu’il y a au fond à reconstruire ici. À part les immeubles. C’est sans doute le plus facile. De toute évidence, il faudra les reconstruire autrement. Mais le reste ? Un système éducatif qui a créé une école pour les riches (pas si bonne que ça au vu des résultats, mais qui assure la reproduction sociale et participe d’une stratégie d’éloignement) qui échappe au système et s’inscrit dans l’ailleurs ; une école moyenne pour les niveaux sociaux moyens ; une école pour les pauvres et pas d’école pour les très pauvres ? Un système social qui n’assure pratiquement rien à la masse des citoyens. Un État faible qui ne se donne ni les moyensni l’habitude de réglementer, qui tolère le n’importe quoi…
Reconstruire, relancer quoi ? Pourquoi et pour qui ? Il y a déjà ceux qui hument de loin l’odeur de l’argent à venir… La reconstruction attire déjà des prédateurs.
Une reconstruction digne de ce nom ne peut se penser sans des correctifs de ce qui fut. Ce n’est pas seulement dans le domaine de la construction immobilière qu’il faudra de nouvelles normes. Hélas, on ne voit pas l’élaboration de ces nouvelles normes. Déjà, dans le domaine scolaire, on sent la tendance à une reprise fondée sur l’inégalité. Ceux qui peuvent commencent à faire seuls, timidement, mais sûrement. La relance ne sent pas bon. En partie, parce qu’on n’a pas encore trouvé quelque chose de consensuel. En partie aussi, parce qu’il manque de la part du gouvernement des propositions claires tenant compte non seulement de l’urgence de la gestion des conséquences de la catastrophe, mais tenant compte également des désordres, iniquités et dysfonctionnements qui précédaient le tremblement de terre du 12 janvier et menacent de se perpétuer.
Pour rester dans le vocabulaire des premier mois de l’an I de l’après 12 janvier, la « reconstruction » et la « relance » dont on parle tant – mais qui parle et à qui, et qui les écoute ? – seraient-elles déjà «fissurées » ?