vendredi 10 septembre 2010
   
         
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12/17/2009

 

 
Agora
Nouvelle architecture en urgence

Il faut 60 minutes de grande patience pour parcourir certaines artères de quatre à six kilomètres à Port-au-Prince. En cause : les humanitaires des ONG internationales. Il y a peut-être plus…

La piètre performance de l’équipe gouvernementale dans la gestion du séisme du 12 janvier met à nu les scandaleuses déficiences politiques de la nation. N’étaient les interventions des pays amis et de centaines d’ONG, on tremble de penser à ce qui serait advenu du peuple haïtien. Par humanité réelle ou opportunisme financier, aux Caritas, Plan, Oxfam, CRS, World Vision, Concern, véritables vedettes internationales, se sont jointes des centaines d’autres, impossibles à rater pourvu qu’on parcoure un kilomètre à Port-au-Prince ou à Léogâne. Du coup, si les pick-up et camions estampillés Médecins sans frontières, Irelan Goal, Hilfe et autres Gret, sont bien accueillis dans les camps de fortune ou dans des quartiers défavorisés, ils sont l’objet de critiques en tous genres, même en ce qui a trait à la circulation automobile à Port-au-Prince. Un exemple : « Le reporter de Radio Métropole, John Chéry, responsable de la chronique sur la circulation à Port-au-Prince, considère que les nombreuses ONG, qui se sont précipitées à Port-au-Prince après le 12 janvier, sont en grande partie responsables des interminables et surprenants embouteillages à Port-au-Prince.
Surprenant, car aux plus de 200 000 morts ( !?), il faut ajouter :
les 300 000 déplacés à la recherche d’un peu de sécurité dans les villes réputées peu sismiques ;
l’école, première cause des embouteillages classiques, qui ne fonctionne pas;
les très nombreuses voitures inopérantes;
le ralentissement incontestable des activités économiques et financières.
N’est pas non plus à dédaigner la fuite, via Santo Domingo, de milliers d’Haïtiens, nés à l’étranger ou naturalisés, ou détenteurs de visas Schengen ou nord-américains.
Comment une ville, à ce point vidée, peut-elle être encore embouteillée comme si, chaque jour, on était un lundi 20 octobre à 7.00 heures du matin ou deux heures de l’après-midi ?
On a annoncé la présence de 2000 ingénieurs japonais spécialistes en évaluation de bâtiments et en construction para sismique. Les États-Unis ont déployé au pays 11 000 soldats. On ne compte plus les humanitaires canadiens, espagnols, israéliens, français, bref, un condensé du monde en Haïti. « Environ 60 000 à 80 000 étrangers se sont installés à Port-au-Prince depuis le 12 janvier, et qui ne sont pas là pour former les Haïtiens au service des urgences, au risque de se donner des concurrents », pique un cadre haïtien d’ONG, lequel a requis l’anonymat. Quand on additionne les morts (220 000, selon un bilan officiel), les déplacés (482 347), les blessés (300 000), cela fait bien plus de 1 million de personnes soustraites des intenses activités de toutes sortes qui font de Port-au-Prince l’une des villes les plus chaudes du monde. Les humanitaires étrangers n’égalent donc pas loin s’en faut le nombre de nationaux disparus, déplacés ou blessés, mais ils utilisent beaucoup de véhicules. Pour Maurepas Jeudi d’Oxfam Espagne, « il faut non seulement compter les voitures immatriculées en République dominicaine mais aussi celles louées à Port-au-Prince qui voit toute sa flotte de voitures de location occuper la rue en permanence». Et, ajoute Jeudi, « le nombre des employés des grandes ONG a augmenté sur le terrain à un rythme exponentiel ».
Par ailleurs, alors que les voitures des fonctionnaires et des cadres des institutions privées sont garées aux lieux de travail de 8.00 heures du matin à 4.00 heures de l’après-midi, celles des humanitaires n’arrêtent pas de rouler. Ce sont des navettes de cinq à huit places qui doivent transporter trente à cinquante personnes en des endroits différents, au cœur de Port-au-Prince, dans sa périphérie, voire en province.
Or, dans le même temps, l’espace circulatoire de la ville est réduit par les gravats qu’on tarde à lever, le matériel de couchage qu’on installe dans certaines rues Rues du travail 1,2 et 3 par exemple – et la désaffectation du centre commercial devenu repaire officiel de bandits. « Non seulement les bandits pillent, mais aussi ils incendient, de quelle reprise des activités parlez-vous », se scandalise un commerçant.
Les activités se concentrent ainsi à l’est de Port-au-Prince, haut de Delmas, Pétion-Ville, Frères, par où il faut passer pour atteindre Tabarre, siège de l’ambassade et du consulat américains. Si on atteint 5km / heure, on va aussi rapidement qu’un léopard.
Bien avant le 12 janvier, la circulation à Port-au-Prince révulsait. La conjoncture postséisme ne fait que confirmer que « la crise est un moment propice à l’auscultation », comme aime à le rappeler Leslie Manigat. C’est aussi le moment des traitements de cheval pour une capitale plus que moribonde : rigueur absolue dans l’application des normes d’urbanisme, routes à percer, échangeurs à concevoir, discipline à inculquer. Sinon, la conjoncture des humanitaires sera synonyme de structure des humanitaires, et Haïti n’en finira pas d’être une curiosité, triste pour nous, amusante, fructueuse et condescendante pour les autres.

Par Patrice Dumont
lundi 8 mars 2010

 
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