Deux mois après le séisme qui a ravagé les départements de l’Ouest, des Nippes et du Sud’Est d’Haïti, la vie culturelle tarde à s’animer. Si les activités mondaines dans les boîtes de nuit se font rares, des chansons en mémoire des victimes sont diffusées tour à tour dans les médias.
Plusieurs chanteurs haïtiens ont été tués le 12 janvier. En effet , Young Cliff de Baricad Crew, Jimmy O, un autre rappeur haïtien, Ronald Rodrigue, artiste solo, qui compte deux disques dans son répertoire, et Joubert Charles, un promoteur populaire dans le secteur musical en Haïti. Les uns sont morts sur le coup, d’autres n’ont pas résisté à leurs blessures.
Au lendemain du séisme, la liste des artistes sinistrés qui ont trouvé refuge sur la place Boyer à Pétion-Ville est longue. Ti Coca-Wanga Nègès, blessé, s’y est refugié durant plusieurs jours. Turgot Théodat, le talentueux saxophoniste haïtien qui a vu sa maison entièrement détruite, s’y était installé également.
Des restaurants dansants très fréquentés dans la zone métropolitaine sont démolis : Esquina Latina (route de Frères) ; Lakay In et Éclipse (route de Delmas), pour ne citer que ceux-là. Certains night-clubs à Pétion-Ville ont été miraculeusement épargnés. Pour le moment, aucun promoteur ne s’est manifesté en faveur de l’organisation de bals. « Ce sera difficile pour nous de programmer des bals actuellement à Cabane Choucoune et à Djoumbala aux alentours desquels des milliers de tentes sont exposées et qui dégagent par moments des odeurs nauséabondes. En outre, il n’y a plus de parking disponible dans ces endroits », a déploré Arkinson Bélizaire dit Zagalo.
Le Florvil à Kenscoff serait idéal pour une soirée dansante ces jours-ci, a-t-il admis. Conscient d’un besoin de défoulement, le responsable de ZigiZag Production annonce pour bientôt l’organisation d’un concert baptisé « Fierté nationale ». Le 20 mars à Saint-Marc, il est prévu un grand bal de levée de fonds au profit de Tempête FC qui prépare sa participation au Concacaf des clubs champions, a fait savoir le promoteur. Kreyòl la et Djakout Mizik y seront à l’affiche.
Rien n’est possible au centre-ville ! Les bordels sont détruits. Cependant, à la rue Capois, les activités nocturnes vont reprendre leur train habituel. Coupé Cloué Jr anime bientôt son programme hebdomadaire à « Bar de l’Ère », a informé Laroche Villefranche, le propriétaire du club, qui en a profité pour annoncer également la reprise de sa « Soirée de salsa ».
Entre-temps, des chansons, d’artistes haïtiens et/ou étrangers, composées en mémoire des victimes de la tragédie du 12 janvier dernier sont diffusées régulièrement dans les médias. La dernière création est à l’actif de Marie-Laurence Jocelyn Lasègue, ministre de la Culture et de la Communication. « Rèl nou ap toujou fè eko », un texte de la ministre mis en chanson par Jean-Jean Roosevelt, est interprété, entre autres, par Nadège Dugravil, Renette Désir et Robinson Auguste.
À l’approche du 8 mars, Journée internationale des droits de la femme, Mme Lassègue a voulu rendre un vibrant hommage aux femmes décédées lors du séisme, notamment Mireille Neptune Anglade, Gina Porcena, Myriam Merlet et Magalie Marcelin.
Les secteurs pictural et artisanal fortement touchés
On ne compte plus les artistes et artisans qui ont perdu soit leur vie, leurs biens ou un proche lors du tremblement de terre du 12 janvier dernier. Cependant, les associations des artistes basées dans la zone métropolitaine ont du mal à fournir des données précises relativement aux dégâts enregistrés dans ce secteur.
L’Association des artistes et artisans haïtiens (Assah) a recensé deux morts dans ses rangs. Tim Casimir, artiste peintre, décédé sous les décombres, se trouvait à Léogâne lors du séisme. Sinal Claude, qui habitait à Morne Lazare, rue Panaméricaine (route de Bourdon), est porté disparu, selon les informations recueillies au siège social de l’Assah à Pétion-Ville.
Le jeune peintre Sinal Claude a participé en décembre 2009 à la dernière exposition de peinture réalisée par l’Assah en prélude à la Noël. Plus d’une douzaine de ses toiles ont été soumises à l’appréciation du grand public. La nature, le jardin, la religion, le rara, le marché, constituaient ses thématiques de prédilection. L’artiste s’inscrivait dans la perspective d’une peinture réaliste. Sa toile baptisée « Rara » avait soulevé l’admiration de plus d’un. Le peintre nostalgique a voulu renouer avec la tradition. Sinal Claude rejetait la stratégie consistant à utiliser des saxophones et des trompettes dans le rara. Il se déclarait viscéralement attaché aux bambous et vaccines : instruments traditionnels et typiques d’Haïti.
L’Association professionnelle des artisans tap-tap haïtiens (Apatah) a bouclé récemment son enquête : plus d’une trentaine d’artisans sinistrés. « La plupart d’entre eux ont perdu leur maison et des parents », a rapporté Ancener Petit-Bois, président de cette association. Les artisans dont les ateliers sont restés intacts ont repris le travail, a précisé M. Petit-Bois.
Des centaines d’artisans et d’artistes se retrouvent actuellement sans abri. Raymond Beauduy, l’artiste peintre lauréat du concours de peinture à l’Osaka (Japon) en 1996, dit garder l’espoir que des interventions urgentes seront entreprises au profit des artisans et artistes pour leur permettre de reprendre sous peu leurs activités.
La famille littéraire tente de se relever
Le secteur du livre n’a pas été épargné du tremblement de terre. Georges Anglade, géographe haïtien, est mort. Pierre-Richard Jean Pierre, animateur de l’émission Absolument livre sur la Télévision nationale d’Haïti (TNH) et chef de cabinet de la ministre de la Culture, a également laissé sa peau sous les décombres dudit ministère. « L’immeuble où est logée la Direction nationale du livre (DNL) est fissuré, la plupart des locaux abritant les Centres de lecture et d’animation culturelle (Clac) au niveau de la zone métropolitaine sont partiellement détruits », a rapporté la directrice de la DNL. Emmelie Prophète déplore qu’un bon nombre de bibliothèques et de maisons d’éditions soient démolies, notamment l’édition du CUC et celle du Collège Canapé-Vert.
La Direction nationale du livre annonce « Le grand livre du 12 janvier ». « Ce ne sera plus un livre à vocation littéraire. Il s’agira d’une compilation des informations autour du séisme. Des reportages, des textes retraçant l’histoire des patrimoines détruits à l’occasion du 12 janvier et des exposés savants sur le tremblement de terre en général constitueront, entre autres, le contenu de cet ouvrage qui sera réalisé grâce aux concours du ministère de la Culture et de la Communication, l’Université d’État d’Haïti, le ministère du Tourisme et l’Institut de sauvegarde du patrimoine national (Ispan), pour ne citer que ces institutions de l’État », a-t-elle annoncé.
Depuis le 12 janvier, on ne parle plus des « Vendredis littéraires » animé par l’écrivain Lyonel Trouillot. Cependant, l’ « Atelier du jeudi soir » a déjà repris service sous sa direction. L’auteur de « Yanvalou pour Charlie » semble avoir de nombreux projets en perspective, notamment la création d’un nouveau centre culturel. À rappeler que l’Université Caraïbes, où s’organisaient les Vendredis littéraires, s’est effondrée. Un programme, a-t-on appris, visant à rendre un hommage bien mérité à Georges Anglade est envisagé par les responsables. À noter que le géographe devait jouer un rôle important dans la réalisation de la deuxième édition du festival « Étonnants voyageurs » avortée en raison du séisme.
Par ailleurs, le poète Bonel Auguste informe vouloir reprendre les séances de « Dimanche en poésie ». Le poète et écrivain Marc K. Exavier dit, pour sa part, attendre le temps opportun pour relancer les activités de « Actions pour la lecture » (Apolect) consistant à faire la promotion du livre et de la lecture tant à Port-au-Prince que dans les villes de province. La bibliothèque de l’Apolect a été épargnée du désastre, s’est réjoui le poète qui espère recevoir d’autres stocks d’ouvrages afin de distribuer le plus de livres possible dans les écoles à travers le pays.
Entre-temps, certains artistes convient la population à œuvrer à l’implantation d’une Haïti nouvelle. Ils applaudissent l’initiative de l’Unesco qui a plaidé en faveur d’une campagne visant à protéger du pillage le patrimoine mobilier d’Haïti, notamment les collections d’art présentes dans les musées, les galeries et les églises endommagés du pays.