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Il pleut sur Haïti. La frileuse et indigente dame est toute trempée d’eau et encrassée de boue. Il a même neigé à Port-au-Prince au terme d’un vote parlementaire. En fait, plutôt dans ces esprits et ces cœurs glacés d’effroi devant ces sénateurs qui n’ont pas froid aux yeux dans l’indécence. Horizons verglacés. Un chien de temps. Le pays semble s’agiter d’ennui. À la surface. Des vagues écumeuses et sporadiques, ici et là, qui disent l’angoisse et le désarroi des profondeurs. Tout n’est que virtualité. Car, au fond, c’est le calme plat. Tranquille traversée des années. De gouvernement en gouvernement. Une transition politique ankylosée. Époque paisible. Nul ne songe à perturber la douce sérénité de l’ordre établi.
Le fracas irrévérencieux des discours et des slogans ne sert, jusque-là, qu’à masquer le conformisme courtois des agendas. Martelly dénonçait, candidat, le « système Préval ». Aujourd’hui, les hommes de Préval, au sein de la plateforme Inite, pourfendent le « système Martelly ». La vérité, il n’y a ni système Préval, ni système Martelly. Il n’y a qu’un système unique et immuable que l’un a consolidé et que l’autre semble se proposer de continuer en digne héritier. En d’autres termes, l’actuel locataire du Palais national n’a pas de leçon d’éthique à recevoir d’Inite en termes de respect de la loi et de corruption de notre régime constitutionnel. La note de protestation de cette plateforme, fortement représentée au Parlement, suite à la ratification, par le Sénat, du choix de Laurent Lamothe comme Premier ministre, frise l’outrecuidance. Voire l’insolence.
Le régime actuel paraît inscrire, certes, son action dans un paralégalisme d’essence populiste et autocratique. Les règles et les procédures sont, évidemment, bousculées. Cependant, l’équipe Tèt kale n’a pas encore autant violenté la morale publique et les lois de la République que la génération Lespwa-Inite au pouvoir. D’ailleurs, ce sont d’illustres parlementaires issus de ce regroupement politique qui, avec d’autres, montrent la voie au président Martelly dans son apprentissage du cynisme politique, du mépris des institutions, du contournement des normes et du viol des procédures légales et constitutionnelles dans la poursuite de ses objectifs. L’amnésie collective dont souffre notre société ne devrait pas l’empêcher de se souvenir, au moins, des faits et méfaits survenus sous l’administration Préval durant les deux dernières années.
Dix-neuf sénateurs ont voté en faveur de Lamothe. Une majorité de départ assez confortable. Mais une majorité qui s’évanouira bientôt, puisque dépourvue d’assise institutionnelle durable. Le vote de ces sénateurs traduit un alignement opportuniste, qui situe temporairement, près de dix d’entre eux, aux côtés du président Martelly dans la perspective des prochaines élections législatives. Nous sommes en plein dans des formes traditionnelles de transactions politiques clientélistes qui font du vote et du siège parlementaire des denrées négociables. Trocs. Échanges. Marchandages. Peut-être que l’atypique sénateur Jean Hector Anacacis était beaucoup plus sérieux qu’il ne le paraissait quand il parlait de distribution d’« enveloppes sales » avant la séance de ratification.
Il faut dire que l’empressement de nos sages à voter n’importe comment, et en dehors des prescrits constitutionnels, sert à alimenter les suspicions et les inquiétudes que génère le processus de ratification de M. Lamothe. Leur positionnement tend à signaler que les élections pour le renouvellement du tiers du Sénat risquent de se tenir, comme par le passé, dans des conditions irrégulières et qu’il suffirait de se rapprocher du Palais national et de s’en faire l’âme damnée au Parlement pour conserver ses chances d’y être reconduit. Le danger, dès lors, pour la démocratie ne serait pas tant dans cette ratification controversée que dans l’éventuel traficotage des scrutins à venir. Le consensus semble être qu’il y aura, certes, des élections, mais pas de compétitions ouvertes. L’enjeu principal pour beaucoup de sénateurs était d’abord, non les intérêts de la République, la viabilité de ses institutions, mais leur propre réélection. À n’importe quel prix. On saisit mieux, à présent, pourquoi en mai prochain, ces élus en fin de mandat laisseront derrière eux un Sénat avili, amoindri et balkanisé. Les électeurs en jugeront.
Karl Marx corrigeait une fois Hegel pour dire que les grands événements historiques ne se répètent pas uniquement deux fois, mais qu’ils se répètent la première fois comme tragédie, et la seconde fois comme farce. En Haïti, ils se rééditent surtout sous le mode tragi-comique. Daniel Rouzier et Bernard Gousse ? Un rejet parlementaire comme tragédie. Gary Conille ? Une tragi-comédie. Laurent Lamothe ? Une ratification sénatoriale comme vraie farce. Le bilan de M. Lamothe et ses capacités justifieraient un vote parlementaire approbateur, mais ses dossiers n’autorisent nullement une ratification républicaine. Il y a eu du culot dans le vote du Sénat. Mais il y a aussi péril permanent en la demeure. La République est sous les eaux. Il lui faut un « sauveur ». Garry Conille l’était aux yeux des Américains. Laurent Lamothe incarne ce « messie » pour les Français. On fait de chaque Premier ministre ratifié un surhomme jusqu'à ce qu’il devienne un paria.
L’ambassadeur français, M. Didier Lebret, voit dans le vote du Sénat un « message d’espoir pour Haïti » et l’expression d’une « prise de conscience nationale ». L’international parle d’implantation d’un État de droit en Haïti. Parallèlement, ces amis étrangers encouragent, périodiquement, les Haïtiens à violer leurs lois. Plutôt drôle ! Peut-être que, par pragmatisme, ce pays devra se rendre à l’évidence qu’il ne sera jamais une terre de lois et de principes. Et qu’il nous faudra toujours souhaiter bonne chance à tous nos dirigeants. Légitimes ou illégitimes.
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