Laurent Salvador Lamothe se qualifie pour le second tour. Au cours d’une séance insipide, sur fond de controverses, l’homme d’affaires a reçu la bénédiction des pères conscrits. Ce fut un scénario mal monté. Entre accusations et dénonciations, le Sénat s’est fragilisé et décrédibilisé un peu plus, suite à ce vote qualifié d’intéressé. Les exhibitions d’arguties politiques n’ont pas suffi pour convaincre la population de la bonne foi de ses « représentants». Ils ont déçu une fois de plus. Une fois de trop.
Steven Benoit s’est senti bien seul au sein de cette assemblée visiblement acquise à la cause de M. Lamothe. La messe était dite bien avant d’avoir débuté. Andris Riché, dans le rôle du patriote, bicolore en main, qui animait les débats avec ses sermons sur la conscience et la moralité liées à la fonction de sénateurs, s’est défilé sur la fin. Dépité, sans doute, par la marchandisation faite autour d’une affaire nationale. Dans sa fuite, il fut suivi par Anick François Joseph dont le verbe est apparu bien frêle face à la détermination de la nouvelle coalition. Jocelerme Privert, Francisco de la Cruz, Wesner Polycarpe et Jean William Jeanty ont aussi emboîté le pas.
Les sages ont agi sans sagesse. Maxime Roumer qui, d’habitude, représente la voix morale du Grand Corps, s’est plongé dans la « madigrature » ambiante. Il a suivi le courant, motivé vraisemblablement par son amitié de longue date avec Michel Clérié. La sagesse complice affichée lors de cette séance par celui qui apparaissait longtemps comme le monsieur Clean du Parlement, en dit long et témoigne de la puissance déployée par l’équipe Lamothe pour accaparer ce premier tour.
Comme prévu, les sénateurs en fin de mandat se sont entendus pour propulser le Premier ministre désigné à la primature. Les dix ont voté pour Lamothe (Joseph Lambert, Edmonde Supplice Beauzile, Youri Latortue, Évalière Beauplan, Michel Clérié, Nènèl Cassis, Yvon Bisereth, Kelly C. Bastien, Rodolphe Joazile, Jean Hector Anacasis).
Oui, Jean Hector Anacasis a voté pour. Surprenant. Le grand abstentionniste s’est pour une fois mis à découvert. Il défendait les intérêts de la nation, a-t-il dit. Pourtant, dans les jours qui ont précédé le vote, dans son style humoristique, il avait annoncé que tout le monde avait été arrosé (tout moun jwenn). Laquelle déclaration avait offusqué Steven Benoit qui s’est défendu d’avoir touché des pots-de-vin en échange de son vote.
Des élus qui nagent à contre-courant
Suite à une rencontre avec les leaders de l’Alternative, Steven Benoit rapporte qu’il s’était entendu avec eux, afin que tous les éléments qui composent le bloc votent dans le même sens. Entre-temps, Edmonde Supplice Beauzile, en voyage à l’étranger, avait déjà donné mandat au sénateur Mélius Hyppolite. Le sénateur du Nord-Ouest était chargé de voter pour Laurent Lamothe à la place de la sénatrice. Grande première. Elle tenait vraiment à voter. Cette action a sonné le glas des espoirs de M. Benoit, qui a compris que l’assemblée ne tiendra pas compte de la question de la nationalité pour reporter la séance de ratification. Les intérêts individuels des élus ont donc primé sur ceux des partis politiques.
Dans une note rendue publique par la coordination d’Inite, les responsables de la plateforme à cinq feuilles se sont offusqués également du comportement de certains sénateurs. Ceux-ci auraient voté différemment par rapport à la décision qui avait été arrêtée au sein de l’organisation. Lambert et consorts continuent d’aller en sens contraire par rapport au courant de la plateforme jaune et vert. {Les élus du peuple n’ont pas failli à la tradition de transformer le vote en marchandise et le Parlement en un outil au service d’intérêts mesquins.}
La partie technique : un marchepied…
La question de résidence, qui avait servi de mobile pour rejeter le choix de Daniel Gérard Rouzier, a été banalisée et rejetée d’un revers de main par le clan majoritaire. Le droit a essuyé un cuisant échec. Sera-t-il éphémère ? Pas sûr. Monsieur Lamothe aurait aussi payé d’un coup ses impôts sur les cinq dernières années. Ce ne fut pas un problème pour les surprenants alliés qui ont vu dans cette anomalie rien qu’un problème institutionnel. Cet état de fait ne leur a rien suggéré sur le lieu de résidence de M. Lamothe durant ces dernières années. Dans le doute, les sénateurs ne s’abstiennent pas. Ou du moins, ils ont leur propre vérité.
Youri Latortue et Joseph Lambert s’allient pour défendre la cause de M. Lamothe. C’est la première fois que le Parlement a été instrumentalisé de manière aussi éhontée. Foncièrement opposé, politiquement et peut-être même « idéologiquement », les deux sénateurs sont depuis quelque temps en lune de miel. L’enjeu des élections du tiers du Sénat paraît dépasser tous les autres, y compris celui du renouveau de la nation. Un retour rapide au Sénat après le 8 mai est non négociable.
Toutes les conditions majeures d’éligibilité prévues à l’article 157 de la Constitution ont été rejetées par les partisans de M. Lamothe. Le doute profite à l’accusé, a martelé Latortue, sans toutefois proposer une porte de sortie, au cas où le travail de la commission sur la nationalité aboutirait à la conclusion que le Premier ministre désigné aurait eu par le passé une autre nationalité.
Le Premier ministre, qui fut le grand mécène du président de la République, lors de la période électorale, n’a pas pris le temps de voter pour celui-ci. Il n’avait pas encore sa carte d’identification nationale (CIN). Pourquoi ? Cela n’intéresse personne. Toutefois, un homme qui ne remplit pas ses devoirs civiques peut-il faire avancer la nation ? En tout cas, certains détracteurs voient dans cette attitude un mépris pour ce qui est des valeurs haïtiennes.