102è Année - Un siècle d’information - www.lematinhaiti.com - Dernière mise à jour : 17/05/2013 19:17:43   19 May 2013-14h36
La Démocratie résiliente du Sénégal
DAKAR – De nombreux observateurs ont mis en doute la capacité de survie de la démocratie sénégalaise, dont la population est musulmane à 95%, lors de la dernière élection présidentielle, au cours de laquelle le président sortant, Abdoulaye Wade, se représentait pour un troisième mandat dans des circonstances controversées (et légalement douteuses). Mais la démocratie installée de longue date au Sénégal n’a pas seulement survécue ; elle en sort renforcée. Pourquoi ?
DAKAR – De nombreux observateurs ont mis en doute la capacité de survie de la démocratie sénégalaise, dont la population est musulmane à 95%, lors de la dernière élection présidentielle, au cours de laquelle le président sortant, Abdoulaye Wade, se représentait pour un troisième mandat dans des circonstances controversées (et légalement douteuses). Mais la démocratie installée de longue date au Sénégal n’a pas seulement survécue ; elle en sort renforcée. Pourquoi ?

Tout d’abord, les citoyens Sénégalais, contrairement à Wade, étaient déterminés à respecter une approche pacifique. Même si certains candidats et certains groupes de la société civile ont choisi la démonstration de force contre le régime, la majorité de la population était décidée à battre Wade par les urnes – une patience et un respect pour la tradition électorale qui trouve son explication dans l’histoire du pays.

Sous le régime colonial français, les élections se tenaient dans deux, puis quatre communes du Sénégal. De 1848 jusqu’à l’indépendance en 1960, et lorsque la France était républicaine, le Sénégal élisait un député qui devenait de fait membre à part entière du parlement français, permettant ainsi le développement d’une société politique dynamique et d’une presse libre. Malgré un clientélisme endémique, le Sénégal a préservé ces principales pratiques électorales dans les décennies qui ont suivi l’indépendance. Un régime à parti unique entre 1966 et 1974 n’a pas longtemps résisté en comparaison à d’autres états africains devenus eux aussi indépendants.

La tradition démocratique du Sénégal façonne profondément les attentes des Sénégalais ordinaires. En juin 2011, Wade avait tenté de procéder à une modification de la constitution pour éliminer le principe du second tour électoral pour tout candidat qui obtiendrait 25% des voix aux élections présidentielles, plutôt que 50% comme le veut la règle. Cette tentative de coup constitutionnel a été déjouée par des manifestations massives devant le parlement. Des slogans comme “Touche pas à ma Constitution” s’ajoutaient aux “Wade, dégage!” qui faisaient écho aux “Ben Ali, dégage!” entendus en Tunisie.

La résistance démocratique a fonctionné, bloquant l’amendement et créant la possibilité d’une défaite de Wade dans sa course pour un troisième mandat. Au premier tour des élections, le 26 février, les électeurs ont fait la preuve d’un niveau de confiance supérieur dans leurs institutions électorales que nombre d’acteurs politiques, lesquels réclamaient avec insistance le report des élections, ou même un boycott, argumentant que le contrôle de l’appareil d’état par Wade rendait impossible le déroulement d’une élection libre et juste.

En fait, une société civile bien organisée et une presse indépendante ont permis de garantir que les résultats ne soient pas tronqués. Par exemple, dès la fin de la comptabilisation des votes localement, les résultats étaient annoncés immédiatement à l’échelle nationale par des chaines de télévision et de radio indépendantes, même lorsque la télévision d’état a cessé d’annoncer les chiffres. La pression internationale, surtout américaine, française et en provenance de l’Union Européenne, a aussi contribué à marginaliser les partisans de la ligne dure dans l’entourage de Wade.

Seuls 35% de l’électorat ont voté en faveur de Wade lors de ce premier tour crucial. Les candidats d’opposition qui avaient misé sur un fort taux de participation, comme Macky Sall, ont obtenu de bien meilleurs résultats que ceux qui avaient préféré faire descendre leurs partisans dans la rue, ou qui, espérant un report de l’élection, avaient entamé leur campagne trop tardivement. Avec 26% des votes au premier tour, Macky Sall pouvait figurer au second tour.

Les électeurs, surtout en zones urbaines, n’ont accepté ni de se voir acheter leur voix ni les instructions données par certains responsables religieux en faveur de Wade, dont la stratégie agressive de clientélisme et de division ethnique a ostensiblement échoué. En violant la symétrie de respect et l’équidistance entre les groupes ethniques, caractéristiques du pluralisme sénégalais, il a offensé un nombre bien plus important de personnes qu’il n’en a attiré.

Au second tour, l’ensemble des 12 candidats qui ont échoué au premier tour ont donné leur soutien à Sall, ainsi qu’ils s’y étaient engagés. Avec une opposition fortement unifiée, Sall a plus que doublé son résultat du premier tour, en obtenant 66% des voix, tandis que le soutien populaire en faveur de Wade est resté inchangé. L’armée a maintenu sa tradition de non-intervention et a explicitement laissé savoir au président que le résultat devait être respecté.

La défaite de Wade constitue une opportunité importante pour le Sénégal qui doit restructurer son paysage politique. Car il existe bien un modèle pour ce qui doit être réalisé.

Dès les premiers temps du second mandat de Wade, des critiques sur son « super-présidentialisme » et ses tentatives de promouvoir son fils en tant que successeur ont amené l’opposition et les groupes de la société civile en 2008-2009 à organiser une plateforme de débats autour de la réforme politique, les Assises Nationales. Les conclusions de cette réflexion, réunies sous le titre de « Charte pour une Gouvernance Démocratique, » ont été ratifiées par l’ensemble des candidats d’opposition.

La Charte recommande un renforcement du pouvoir parlementaire, un pouvoir judiciaire réellement indépendant, et un exécutif strictement contrôlé. Il y a désormais un espoir que Sall, appuyé par sa coalition (qui devrait remporter la majorité au parlement à la suite des élections législatives de début juillet) mettra en œuvre ces recommandations.

Les citoyens Sénégalais ont donné une excellente leçon aux sceptiques sur les perspectives démocratiques en Afrique ou dans le monde musulman. En effet, Le récent succès démocratique du Sénégal nous oblige à comparer plus étroitement son expérience à celles d’autres pays à majorité musulmane – comme par exemple l’Indonésie, la Turquie, et peut-être même aussi la Tunisie, à majorité arabe – qui ont également été un succès.

Alfred Stepan, professeur en études gouvernementales, dirige le Centre pour la Démocratie, la Tolérance et la Religion de l’Université Columbia. Etienne Smith, attaché à l’Université Columbia, entreprend depuis près de dix ans des recherches sur le terrain au Sénégal. Copyright: Project Syndicate, 2012. www.project-syndicate.org Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats
La Démocratie résiliente du Sénégal
Commentaires des lecteurs
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aguerrier | 23/04/2012
Je n'ai aucun doute concernant l'avenir de la democratie dans ce pays. C'est un pays qui a fait des progres immenses apres la decolonisation.Le degre de culture des senagalais represente un etalon qui contrebalancera toute tentative d'agression ou mieux dire toute velleite subversive de Muslims Fondamentalistes qui pretenderaient se mettre au travers de l'Action des
 
aguerrier | 23/04/2012
.../.....des Forces progressives de ce pays.
 
 
 
 
 
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