|
Les fortes averses qui se sont abattues sur certaines régions du pays durant le mois de mars ont provoqué de nombreux dégâts et des pertes en vies humaines. Ces averses ont surpris plus d’un, par leur précocité et leur violence, mais aussi et surtout par leur répartition sur le territoire national.
En effet, hormis les régions septentrionales et une partie du grand Sud (la Grand- Anse), qui bénéficient des pluies provoquées par le passage de systèmes originaires des régions polaires ou tempérées, le Centre et une grande partie des régions méridionales restent au régime sec avec moins de 75 mm de pluie. Le pluviomètre a pourtant dépassé les 200 mm de pluie sur certaines régions frontalières du Centre et dépasse les 275 mm sur les hauteurs de Port-au-Prince, alors que d’autres régions un peu plus à l’ouest de 72 degrés de longitude et au sud de 19 degrés de latitude ont reçu peu ou pas de pluies. Que s’est-il donc passé durant les vingt derniers jours de mars ? Pourquoi des pluies si précoces et aussi irrégulièrement distribuées sur le territoire ? La saison pluvieuse sera-t-elle longue ? Autant de questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre dans les quelques lignes qui vont suivre.
D’un point de vue climatologique, la fin de l’hiver boréal est généralement caractérisée par un renforcement du centre de haute pression des Açores, qui occupe en cette période une position centrale dans l’Atlantique et, de ce fait, crée un freinage convectif (énergie qu’il faut fournir à une parcelle d’air humide pour qu’elle entre en convection libre) sur le centre et le sud-ouest atlantique. La majorité de notre territoire connaît alors une période de beau temps, exception faite des façades atlantique des massifs du Nord et le versant nord du massif de La Hotte exposée aux alizés et autres nordés, vecteurs d’humidités. L’entraînement de ces vents humides au-dessus de ces chaînes de montagne provoque donc des pluies sur ces versants dits au vent. Sous le vent de ces massifs, on assiste à un assèchement de l’air dû à l’évaporation, par compression (donc réchauffement) de son contenu en vapeurs. Il a pourtant plu des cordes beaucoup plus sur certaines régions, qui normalement sont sèches à cette époque de l’année, où les mécanismes (apport d’humidité en basse couche, zone de convergence en surface, etc.) permettant de diminuer ou d’éliminer ce freinage convectif sont insuffisants ou absents. Des conditions particulières, selon toute évidence, ont contribué aux événements météorologiques du mois écoulé.
En premier lieu, l’Oscillation Nord-Atlantique (NAO) que l’on peut définir comme la différence de pression entre l’anticyclone des Açores et la dépression de l’Islande a été négative, ce qui a permis au système polaire d’atteindre nos latitudes, ce qui ne s’était pas souvent produit les mois précédents. En effet, de vastes creux d’altitude (5 500 mètres), d’ailleurs à l’origine des récents épisodes de tornades aux USA, ont migré d’ouest en est, au nord des grandes Antilles durant le mois de mars. À l’avant de ces dépressions froides, l’air est divergent en altitude, résultant donc en une perte de masse qui va favoriser les mouvements ascendants.
Elles sont d’autre part généralement accompagnées en surface de front (zone où l’air est convergent, donc ascendant), vecteur de précipitations. Comme autre facteur ayant contribué à la déstabilisation de l’atmosphère : le courant jet subtropical, que l’on peut décrire comme un flux d’air rapide dans la moyenne tropopause au-dessus des régions tropicales et subtropicales. Hispaniola a souvent, durant le mois de mars, été placé dans le quadrant arrière droit des vents maximum de ce jet (jetstreak) qui est favorable aux mouvements convectifs.
En dernier lieu, l’Oscillation Madden Julian (phénomène anormal de fortes précipitations le long de l’Équateur), qui est restée confinée dans l’Atlantique Ouest ces dernières semaines. En effet, après deux années marquées par un refroidissement du Pacifique, on assiste depuis la mi-février à un réchauffement particulièrement sur le nord-est du bassin, ce qui encourage de vastes mouvements convectifs dans toute la région, amplifiant ainsi l’effet Madden Julian. Il était donc inévitable que de fortes pluies s’abattent sur le pays.
Quant à leur répartition, elle a été dictée par des facteurs locaux (micro-échelles), amplifiée quelque fois par des facteurs de méso-échelles. Prenons l’exemple du Bas-Plateau central et des régions frontalières : le scénario a été, à quelques exceptions près, le même. Les activités convectives prennent naissance sur la Cordillera centrale, l’air froid associé à ces orages descend vers notre territoire et soulève l’air plus chaud du Plateau (l’air froid étant plus dense que l’air chaud) d’où la condensation et les activités pluvieuses. Pour le bassin de Port-au-Prince, la situation a été un peu plus complexe. Il a mis en jeu non seulement l’air froid et humide provenant des complexes orageux dominicains et des régions frontalières, mais aussi, quelquefois, la confrontation des brises de mer de la baie de Port- au-Prince et de la plaine de Neyba. La convergence de ces masses d’air chaud et humide dans un environnement généralement favorable n’a pu que renforcer l’instabilité. L’ampleur de ces brises marines, leurs interactions avec les orages des régions frontalières, mais aussi les microclimats associés à la topographie des régions du Centre, de l’Ouest ont donc circonscrit ces pluies aux régions frontalières et sur une partie de l’Ouest et les chaînes de montagnes concomitantes.
La saison pluvieuse en cours ne sera pas pour autant plus longue. Au contraire, certains indicateurs comme le probable développement d’El Niño, le refroidissement des eaux de l’Atlantique, la sécheresse sur le Sahel sont autant d’éléments qui sembleraient plutôt indiquer des mois de mai et de juin un peu moins mouillés que d’habitude.
|