|
Laurent Lamothe est à un pas d’être investi comme Premier ministre. Les défis qui l’attendent sont énormes. Hormis les questions politiques et socioéconomiques, celles d’ordre moral et institutionnel ne sont pas moins négligeables. Saura-t-il refaire l’image du pays, ternie par de nombreux scandales de corruption ?
Des audits sur des contrats suspicieux aux allégations de la journaliste dominicaine Nuria Piera, l’autorité morale de la présidence de Martelly est affaiblie. C’est du moins ce qu’estiment certains analystes politiques. S’ils diffèrent dans leur approche de la question, ils s’accordent toutefois sur l’obligation morale faite au nouveau gouvernement d’apporter une réponse au problème posé.
Pour le politologue Gracien Jean, les suspicions de corruption qui pèsent sur la présidence de M. Martelly affectent toute la nation haïtienne. Il se réfère notamment aux allégations de la journaliste dominicaine Nuria Pierra. On s’en souvient, Madame Piera avait divulgué le samedi 31 mars 2012 les résultats de son enquête relative à des pots-de-vin qu’aurait reçus M. Michel Martelly du sénateur dominicain Felix Bautista : 2 millions 587 mille dollars américains pendant la campagne du candidat « Tèt kale » et après son élection à la présidence.
Un silence éloquent ?
Jusqu’à date, aucune action concrète n’a été entreprise par la présidence pour se laver d’une telle accusation. Sa seule initiative a été un communiqué dans lequel elle a qualifié les révélations de Mme Pierra « d’accusations fantaisistes, de lynchage médiatique destiné à faire obstacle à la politique de changement et de modernité que le président Martelly commence à instaurer ». Une réponse jugée simpliste par Gracien Jean, qui croit judicieux cependant que les forces vives du pays s’unissent autour de la présidence. Car, selon lui, c’est toute la nation qui a été avilie.
Un autre politologue, Mozart Deroneth, reconnaît aussi que cette question dépasse de loin la personne du président Martelly. Mais avant de s’unir autour de la présidence, estime-t-il, il est capital que le chef de l’État et son équipe posent des actions concrètes et significatives afin de défendre l’honneur de la nation. Porter plainte par-devant les autorités dominicaines est l’une de ces actions concrètes qu’il préconise, et qui montrerait la volonté des officiels de faire le point sur cette affaire.
Le prochain gouvernement est attendu au tournant. À en croire M. Deroneth, les suspicions de corruption qui planent sur le président Martelly risquent même d’entraver les relations diplomatiques d’Haïti avec certaines puissances étrangères fortement impliquées dans le processus de la reconstruction. Il cite en exemple les États-Unis d’Amérique dont le président, Barack H. Obama, pourrait ne jamais recevoir son homologue haïtien à la Maison-Blanche si les doutes qui entachent la présidence de celui-ci persistent.
L’ex-ministre des Affaires étrangères saura-t-il redorer le blason du pays ? Mozart Déroneth se dit très sceptique. Il croit au contraire que le silence persistant des autorités concernées tend plutôt à confirmer les accusations de Mme Piera, étayées par des documents non contestés jusqu’à présent.
Audit : le rapport qui dérange
En autres perceptions de corruption, M. Lamothe devrait également plancher sur le rapport de la commission d’audit sur les contrats de passation de marché durant la période d’urgence. Commandité par l’ex-Premier ministre Garry Conille, une commission d’audit composée de Stanley Gaston, Uder Antoine et Paul Rachel Cadet avait produit un rapport confirmant des irrégularités dans les procédures de passation de marché. Le rapport évoque trente-cinq contrats sur quarante-et-un paraphés de gré à gré et six autres avec appels d’offres restreint pour la somme de plus de 500 millions de dollars américains. Aussi la commission avait-elle recommandé que ces contrats soient suspendus afin de vérifier l’état d’avancement des travaux entrepris au regard des décaissements déjà effectués.
En quoi ce rapport pourrait-il compromettre la présidence de Michel Martelly ? D’aucuns seraient tentés d’arguer que les suspicions de corruption qui planent sur ces juteux contrats n’engagent que l’administration de Jean Max Bellerive. Plus d’un se souvient, cependant, que M. Bellerive avait lui-même reconnu avoir reçu l’autorisation du président Martelly d’effectuer certaines transactions. De plus, selon les révélations de la journaliste dominicaine, les entreprises du sénateur et entrepreneur Felix Bautista ont obtenu des contrats pour la bagatelle de 338 millions de dollars. Ce qui, pour certains, expliquerait les 2,5 millions de dollars de rétrocommissions que le président Martelly aurait reçus du sénateur
Gracien Jean et Mozart Déroneth sont d’accord tous les deux pour que le rapport de la commission d’audit soit passé au crible par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA). Cependant, si M. Jean fait foi à la démarche institutionnelle, M. Deroneth ne cache pas ses réserves, compte tenu des intérêts en jeu.
|